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Le chausson rouge

04/02/2018

Un joli chausson rouge, qui ne trouvera plus jamais pied pour le chausser, placé dans ma sacoche que je porte accrochée près de mon coeur.

Je le regarde souvent comme on se retourne sur le passé.
Je le caresse, le manipule, comme Aladdin sa lampe, pour faire naître de ce contact, non un génie, mais tous mes vieux rêves enfouis.

Il ne revient à la vie que le temps de ces quelques larmes que je m'autorise parfois comme une entorse à mon régime sans émotions, sablier aux grains de sables émouvants qui égrène ces secondes d'un passé à l'abri de l'oubli.

Je dois me dépêcher, faire vite.

Dans ma première larme, qui s'abat lourdement et éclabousse le monde d'un malheur adouci par un bonheur ancien, tout est encore sombre, mais je peux le voir sourire, sourire à sa mère, sourire à la vie. Me sourire à moi.
Il repousse l'ombre qui plane et rode à coups de perles d'émail, éblouissant sourire. Et tout devient lumineux.

Dans la deuxième, qui sinue entre mes rides pour y déposer les alluvions d'une joie éphémère, tout est encore silencieux. 
Mais déjà, je peux l'entendre rire. De ce rire, étourdissant, qui fracasse les chagrins et les doutes, les peines et les incertitudes.
Car rien n'est plus joyeux et empli d'évidence que ce rire là.

Dans la troisième... vite, il me faut faire vite... je suis seul et j'ai froid. Mes veines ne charrient que quelques blocs de glace qui gèlent mes espérances. Mais rapidement, il se tient face à moi, et il me tend ses bras. Ses bras doux et chauds, ces bras capables d'engloutir dans l'espace qu'ils forment tous les problèmes du monde, faisant fondre en un geste toutes mes désespérances.

Dans la quatrième... je n'ai déjà plus de temps... mon coeur est sec et aride, irrigué par les seules poussières des fantômes du passé. Mais le voilà qui m'embrasse en un baiser humide, et je peux sentir sur ma joue la chaleur de ses lèvres. Ce baiser réveille ce pauvre coeur flétri, il recommence à battre et broie ces blocs de glace, ces icebergs émergés auteurs de mon naufrage.

La cinquième s'écoule, et le mot fin se profile. J'ai peur et je redoute autant que j'aime et m'impatiente de vivre ce moment là. 
Je ne suis plus sourd ni aveugle, je vis d'un feu interne qui brûlera j'espère jusqu'à la nuit des temps. Il s'avance jusqu'à mon oreille et me chuchote un mot.
Un mot qui à jamais sonnera comme une ode à ce que j'ai été : papa.

Et c'est tout qui explose, tout qui vole en éclats, la souffrance et la joie, la douleur et l'émoi, le bonheur... et puis moi.

Déjà le sablier se vide, quelques larmes qui érodent et emportent par bribes ces éléments d'un passé qui n'est plus mais qui survit tout de même avec force et envie.

Je peux sécher mes joues, remiser mes chagrins agréables et mes bonheurs douloureux, et ranger ce joli chausson rouge à l'abri de mes yeux.
Et maintenant... je veux vivre.

 

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